Pictures
Robert Delpire
Paris, 2008
Upon finishing the layout of Jehsong Baak’s first book, we started – quite naturally – looking for a suitable title.
Like on many occasions, that was a difficult task. And it was more so in this case because the picture series had no hero. In none of the photographs was the location described in such a way as to situate it or to make comments on it. The subway tunnel is just a palely lit tunnel. The face of a woman exists but through a reflection, disclosing her presence without characterizing her. And the sidewalk, overflowing with rainwater, appears out of the blue, it comes from elsewhere.
Elsewhere, that is the word imposed on us as it seems to be clear that the picture taken by the photographer is not bound to a specific location but rather to an emotion, to a flash of sensitivity it has triggered. Whether he is in Paris, Rome, Seoul, or New York, Jehsong Baak reacts to emotions only. And completely oblivious to a style or a trend which happens to be in vogue.
His pictures come from a place he calls his own. A place he blends into perfectly. Fogs, silhouettes and transparency, he fades away and turns what he calls a self-portrait into a strange picture of someone astonished to discover that the vague silhouette is that of the photographer who is, once again, outside of the frame. Elsewhere.
Here or elsewhere, “Là ou ailleurs”, Jehsong will always be himself. A photographer whose talent stands confirmed and the path he will choose cannot but encompass his nature – refined and sensitive.
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Alain Jouffroy
Paris, 2002
Discret, extrêmement discret, il passe, il passe entre les passants des rues et les façades. Non, il ne s’y cache pas, on ne peut pas dire qu’il cherche à tout prix l’incognito, l’invisibilité. Il passe mais ne disparaît pas. Ou s’il disparaît, c’est pour apparaître bientôt ailleurs, où il continue de passer, tout aussi discrètement. C’est un grand passant, extrêmement délicat, qui ne veut pas, surtout pas, déranger quiconque, bousculer ou changer quoi que ce soit sur son passage.
Il doit bien y avoir une raison à cela. Une raison secrète, dont il ne parle pas. Je l’ai cherchée, cette raison, pendant des mois, sans être jamais certain de l’avoir trouvée. Je rôdais invisiblement autour de ce passant, et cela dans plusieurs des endroits où il passe, aux Etats-Unis, à Paris, à Rome aussi,
mais aussi ailleurs. Ailleurs, mais c’est, pour lui, partout ailleurs. Un ailleurs à explorer sans faire aucun bruit, un ailleurs qui vient de loin et qui peut aller encore plus loin. Car ce passant semble venir de nulle part, n’aller vraiment nulle part, ne pas même s’y intéresser vraiment, puisque, pour lui, je le répète volontairement, c’est partout ailleurs.
Voilà qui nous rapproche un peu de la raison que je cherche. Un peu, toujours trop peu, comme si, en s’en rapprochant, elle agrandissait la distance entre elle et nous. Non, ce n’est pas ce passant qui se dérobe ainsi à nous, bien au contraire, il ne cesse de se rapprocher de nous, il cherche même à mieux
nous saisir, à sa manière toujours délicate, pour mieux nous voir, pour mieux voir ce que nous sommes, sans jamais nous demander : “Mais qui êtes-vous ?” Sans jamais nous interroger, nous ausculter, et moins encore, vous n’y pensez même pas, faire une enquête, ou le moindre reportage, sur nous, ou sur d’autres.
Cela engendre un grand trouble. Comme si, en se rapprochant de nous, il approfondissait, en nous, le sentiment de notre distance par rapport à tout. Et cela, sans nous inquiéter le moins du monde, sans nous exiler de nous-mêmes. Car c’est lui, le passant, qui demeure partout en exil. On est toujours en exil, quand on se sent partout ailleurs, quelques soient les autres passants qu’on frôle, qu’on observe de loin, sans qu’ils s’en aperçoivent. Etrange exil, où se cache sans doute la raison, la mystérieuse raison dont je parle, et qui ne se formule peut-être pas en mots.
Telle est la difficulté, pour moi, qui utilise des mots, d’avoir accès à une vérité sans mots, une vérité sans famille de mots, sans généalogie de mots? Cela semble impossible, mais c’est précisément ce qui m’attire, irrésistiblement, dans ce clair-obscur, cette immense pénombre sans mots. Mais c’est alors même que je prends conscience de mon attirance pour s’élargir sans cesse, c’est alors même que je comprends mieux les raisons que j’ai d’éprouver une telle attirance, oui, c’est alors que j’entre, que je commence à entrer dans cet étonnant silence, fait d’ombres et de lumières glissantes, surprenantes,
ce silence où tout passe, où l’existence, toute forme d’existence devient passage, perpétuel passage dans l’espace et le temps. Non, pas une chute dans l’espace et le temps, mais un regard horizontal permanent sur l’espace, qui glisse, et sur le temps, qui glisse simultanément.
Ce passant voit mieux qu’un peintre, ou un photographe, ce qui échappe en général à la peinture, à la photographie, comme aux mots. Car son regard est errant. Il plane dans une errance qui lui est propre, et c’est une véritable expérience, pour celui qui rencontre un tel regard errant. Puisqu’il nous fait saisir que nous errons nous-mêmes dans l’espace et le temps, la nuit comme le jour, et cela partout où nous passons, où nous longeons nous-mêmes les passants, les façades et les plus petites choses. On parle beaucoup d’errance, sans savoir exactement ce que c’est, comme si elle était réservée à des gens qu’on appelle des “errants”, alors que l’errance est commune à tous, mais qu’on ne le sait pas, qu’on ne veut pas le savoir, comme si c’était une chose exceptionnelle, et plutôt dangereuse, que d’errer, de se découvrir soi-même errant dans ce monde d’errances innombrables, mais que l’on ne reconnaît pas comme tel, parce que ce serait trop “affreux”, sinon insupportable, n’est-ce pas, si nous n’appartenions pas à un point, à un espace, à un territoire ou à une nation fixes !
La plupart des hommes, en effet – c’est une maladie qui leur est de plus en plus commune – refusent profondément, en appuyant sur tous leurs freins, d’aller ailleurs que dans la certitude d’être-ici et nulle part ailleurs. Ils refusent de plus en plus l’idée de l’être-ailleurs, qui n’est pourtant qu’une forme, une autre forme d’être-là. Ailleurs, pour la plupart des sédentaires endurcis, c’est l’enfer. L’enfer, c’est ailleurs, nouvelle manière de dire : “L’enfer, c’est les autres”. De plus en plus localistes, ils ont besoin de s’identifier à un lieu, à un espace familier, leur territoire. L’idée que leur “ici” est un “ailleurs” pour les autres ne les effleure même pas. Ils ne veulent même pas en entendre parler : ça les effraie de plus en plus. Alors, pour eux, des individus aussi étranges que ce passant perpétuel dont je parle puisse les voir comme appartenant au seul ailleurs, considérer le monde tout entier comme un ailleurs, non, il n’est pas question de le reconnaître tel qu’il est : un passant comme ça, ça n’existe pas. Ou alors, si ça existe, c’est ailleurs, pas chez soi, là où les “gens normaux”, comme ils disent, se sentent, plus ou moins mal, chez eux, et nulle part ailleurs.
Mais quand on leur dit que ce passant, si discret, dispose d’un appareil photographique, et qu’il lui arrive même de photographier des passants et des choses, pas seulement aux Etats-Unis, à Paris, à Rome, mais un peu partout où il passe, cela leur pose un grand problème, puisqu’un passant comme ça, qui photographie les passants comme s’ils étaient tous en train d’errer dans le même ailleurs, ça ne saurait exister, et si, par une exception inexplicable, un tel passant pouvait exister réellement, alors non : il faudrait s’en méfier.
Et pourtant ce passant existe, puisque je le connais, et qu’il porte même un nom : Jehsong Baak. J’ai en effet la chance d’avoir rencontré ce passant /photographe / errant, qui photographie l’ailleurs partout, dans les lieux les plus ordinaires, les rues les plus quotidiennes, à n’importe quelle heure du jour et la nuit, sans vouloir y changer quoi que ce soit, puisque, quels que soient le lieu, l’heure, la manière dont les passants passent, s’avancent, s’habillent, c’est toujours ailleurs que ça se passe, et cela, sans que l’idée du moindre exotisme ne lui vienne une seule seconde à l’esprit.
Le mystère, c’est que les photographies qu’il a eu la gentillesse de me montrer, comme en s’excusant, sont emplies, habitées, inondées par ce sentiment d’errance dans l’ailleurs permanent. Le mystère, c’est qu’un appareil photographique puisse capter une chose aussi difficile à faire affleurer à la surface du papier photographique. Il doit y avoir quelque chose, dans cet appareil, qu’il tient discrètement dans sa poche, qui explique ce mystère. Eh bien non, il s’agit d’un appareil Konica, un appareil que vous et moi pourraient acheter, utiliser, mais ni vous ni moi ne sauraient l’utiliser comme il l’utilise. C’est donc bien de la sensation qu’il éprouve depuis toujours, depuis son adolescence sans doute, de n’appartenir qu’à l’ailleurs, cette sensation-là, et pas une autre, qu’il ne peut faire exprès de laisser affleurer dans toutes les photos qu’il prend, puisqu’il ne peut faire autrement, et cela depuis qu’il a commencé à en prendre, comme s’il s’agissait pour lui d’une fatalité, et puisque cette sensation-là, il a dû l’éprouver, bien avant qu’il ait songé à acheter un appareil photographique.
Expliquer pourquoi, comment il arrive à faire passer cette sensation-là, c’est ce qu’il faudrait savoir faire, mais je ne suis pas du tout certain de le pouvoir. Pour la bonne raison qu’il est seul à la faire passer, qu’il s’agit donc d’une énigme individuelle, d’une expérience intérieure d’un individu très particulier, ultrasensible, attentif, aux aguets, et toujours extrêmement discret. Et qu’entrer dans le jeu d’un tel individu est l’une des choses les plus difficiles au monde, bien que je puisse, de manière complètement imaginaire, le suivre mentalement dans ses itinéraires de passant fasciné par les passants, tenter, même, de comprendre pourquoi ce qu’il fait lui est apparemment si aisé, mais que les autres ne savent jamais faire.
D’abord, Jehsong Baak n’est pas exactement son nom. Il a toujours détesté le nom que l’administration américaine avait donné à sa famille : Pak, et lui a substitué celui de Baak, parce qu’il correspond à la réelle prononciation coréenne de son nom véritable. Jehsong n’avait pas même, à Maryland, une seule photo de sa vraie mère à regarder. Cette absence de photo de la mère explique, selon moi, ce qui advint plus tard. Ayant appris, très jeune, à dessiner, Jehsong y a consacré beaucoup de temps, pour échapper à son père, qui ne cessait de le décourager de choisir cette voie pour le contraindre à étudier la science et les mathématiques. Ce qui n’a pas empêché qu’à dix-sept ans, ce jeune dessinateur a découvert la photo. Etudiant à Maryland dans un lycée où on lui enseignait l’architecture, il y a pris, de nuit, en secret, des photos d’objets qu’il posait sur son lit. Son père s’opposait toujours à la vocation artistique de son fils. Mais arrivé à New York à 19 ans, Jehsong a, par culpabilité, cessé de photographier. Il ne s’y est remis qu’à 29 ans, juste avant de revenir en Corée, pour voir enfin sa mère, devenue pour lui un mythe, vingt-six ans après l’installation de son père à Maryland.
C’est à ce moment qu’il s’est dit : “Qu’est-ce que je suis en train de faire de ma vie ?”. La photo devint dès lors son seul, son unique compagnon. Ce n’était pas seulement un moyen de lutter contre la solitude, mais, comme il le dit, une rédemption : c’est la raison pour laquelle, la lumière, toutes les lumières sont devenues si importantes à ses yeux. A Rome, où il a vécu, heureux, quelque temps, il a découvert la beauté, la tendresse, et du même coup, enfin, la liberté de s’exprimer directement.
C’est en tout cas ce qu’il m’a si pudiquement raconté, par bribes, par petites touches et, non, il m’était impossible de ne pas le croire, de ne pas saisir le rapport profond, exceptionnel, qu’il a pu établir entre ses photographies, toutes ses photographies, avec sa propre vie.
Regardez toutes ces femmes, dans les photos qu’il en fait : qu’y poursuit-il, sinon l’utopie de sa mère, d’une mère idéale ? Exemples : une femme, tenant un enfant dans ses bras, qui fait face à un homme, dont on ne voit, de dos, que l’anonyme silhouette noire. Une autre encore, en haut d’un autre escalier, debout devant un âne, qu’elle semble ne pas vouloir regarder. Ou, à Rome, cette jolie jeune femme aux épaules dénudées, agenouillée, donnant à manger à des chats abandonnés. Ou une autre femme, plus que solitaire, regardant un plan de métro illuminé dans la nuit de Paris.
Regardez de même tous ces enfants, presque toujours solitaires, eux aussi : cet enfant assis sur un canapé, le dos nu contre le mur, plongé dans un rêve, les yeux fermés.
Regardez ce paysage où il n’y a personne, et qui coupe le monde en deux : en haut un ciel nuageux, mais clair, en bas un grand mur horizontal, sur lequel se projette l’ombre d’un grand arbre. Les deux versants implacables, tragiques et beaux, du même monde.
Qu’est-ce que tout cela, sinon une perpétuelle autobiographie au second degré, vécue dans tous les lieux où se faufile en silence le secret passant ?
Qu’est-ce que tout cela encore, sinon un immense appel à l’humaine attention : un appel sans mots, mais visible, lisible, persistant, omniprésent ? Dans les lumières, dans les ombres, nuit et jour, mais ici, partout, comme s’il cherchait, à chaque instant, à atteindre l’universel.
Eh bien oui, il faut sans cesse le répéter, car ce n’est toujours pas entendu, moins encore compris : l’autobiographie, quand elle est totalement vécue, comme c’est le cas de l’œuvre de Jehsong Baak, est le plus universel de tous les langages. Peut-être même le seul.
C’est ainsi que l’errance, un très long regard errant sur tous les errants, se confond, à la fin, avec une évidente vérité, irremplaçable et toujours oubliée : la présence obsédante d’une invisible absence.

